Comme je m’apprêtais à payer le sac de ciment, comme à l’accoutumée à 65 dirhams, le commerçant me surprit que le prix coûtant est désormais de 72 dirhams. Si le citoyen pouvait comprendre une augmentation de prix que dicte une indexation sur les cours mondiaux, il ne peut en revanche comprendre une augmentation qui affecte un produit local- le ciment- de surcroît l’oeuvre d’un oligopole cimentier excessivement riche et cerise sur le gâteau, un grand pollueur sans qu’il ne soit soumis à une quelconque taxe écologique.

Vous n’êtes pas sans savoir que les cimentiers bénéficient d’une situation d’oligopole. Et pour cause, les prix de vente qu’ils appliquent ne sont pas assujettis à une véritable concurrence dès lors que l’oligopole se partage le Maroc en chasses gardées, Oriental, Centre et Sud, chaque cimentier faisant la loi dans sa région. Il suffit de scruter les états financiers publiés par les  » Top four  » pour découvrir à quel point les chiffres sont insolents par leur ampleur, en terme de ratios de marges, de résultats nets, de cash flow et de distribution de dividendes. 

A ce prix de 72 dirhams le sac , la marge brute du cimentier fournisseur n’est pas moins de 60% et l’Excédent Brut d’Exploitation (EBE ou EBITDA) se situe à 47%, largement plus important que celui que dégagent leurs maisons mères, soit 20 %. Le retour sur actifs n’est pas inférieur à 20%. Ce ratio est obtenu par le rapport Résultat Net / Total actif et renseigne sur ce que rapporte à la cimenterie chaque Dirham dépensé et dans le cas que nous analysons, soit vingt centimes pour chaque dirham. Le retour sur fonds propres stricto sensu avoisine les 70%.

Quant au cash flow que dégagent les cimenteries, ils couvrent la totalité de la variation de leurs besoins en fonds de roulement ou besoins d’exploitation, tellement elles sont en position de force pour fixer des délais clients et fournisseurs à leur avantage. Il reste toujours du  » free cash  » aux cimentiers, qu’elles placent dans les valeurs mobilières et autres formules de placement à court terme. Le résultat financier ne peut en être que conforté, les cimentiers engrangeant des produits de placement qui couvrent largement leurs charges d’intérêts sur les crédits d’investissement bancaires qu’elles négocient par la force des choses aux meilleurs taux, sans oublier leur recours de temps en temps à l’épargne publique par le biais des emprunts obligataires.

C’est paradoxal, dans un pays qui est encore au stade de la lutte contre l’habitat insalubre et où plus de la moitié des Marocains est mal logée, de surcroît affiche un déficit de 300 000 logements par an, déficit qui ne cesse de se creuser au fil des ans. Last but not least, les cimenteries ne distribuent en dividendes pas moins de Mad 300 millions en moyenne d’une année sur l’autre. C’est très révélateur du niveau des plus-values dégagées, pour une industrie qui ne s’accommode pas beaucoup des contraintes écologiques.

Au Maroc, nous avons besoin de gouvernements forts, capables de prendre des décisions politiques sereines, mais courageuses. Et c’est aux mêmes gouvernements de reprendre en charge la politique de l’habitat en général et celle du logement social en particulier. Il leur échoit de faire comprendre aux cimentiers la nécessité de contribuer à l’effort national de lutte contre l’habitat insalubre, car ils en ont les moyens. Quand bien même ces cimenteries contribueraient à l’effort de promotion du logement social, en renonçant seulement à leurs marges sur les ventes de ciment destiné au logement social, il leur resterait encore du  » gras « .

Devrait-on rappeler que le logement insalubre, les bidonvilles font, qu’on le veuille ou pas, le terreau des délinquants et des désœuvrés qui menacent la sécurité de tout un pays. Entre autres obligations de l’Etat Marocain, sa responsabilité d’assurer des logements décents au citoyen ; attributions qui ne doivent plus demeurer l’apanage de groupes privés, mus essentiellement par le profit.

Le Maroc est aujourd’hui en bute à une ruralisation de ses villes, qui sont de plus en plus assiégées par les bidonvilles et le logement insalubre. Le comble est advenu avec la fusion, dans des groupes privés, des défunts Etablissements Régionaux d’Aménagement et de construction ( ERAC) et de la défunte Agence Nationale de lutte contre l’Habita Insalubre ( ANHI). Une démission totale de l’Etat !

Mostafa Melgou, Chercheur en économie et Expert du secteur bancaire et financier. Ancien cadre supérieur de plusieurs groupes bancaires dont notamment la BMCI, la Saudi French Bank à Jeddah et ABNAMRO Bank. Il est co-fondateur de la plateforme ANALYZ.MA