Par Abdessamad MOUHIEDDINEAnthropologue et Ecrivain-journaliste

Je me demande s’il existe encore une doctrine d’équité sociale capable de sceller harmonieusement la paix entre les riches et les pauvres. Après avoir essayé le socialisme sous toutes ses coutures, du plus humaniste au plus collectiviste, et au terme d’une pratique musclée du libéralisme, les Etats, en particulier ceux qui aspirent à l’émergence, ne savent plus sur quel diapason interpréter leur partition sociétale sur la scène du développement. Et si on essayait tout simplement l’empathie et le sens de l’autre ?   

Le XIXème siècle nous a appris que les riches qui se comportent comme si la pauvreté était leur systémique ennemie ne faisaient qu’exacerber la rancune de classe et faisaient ainsi des démunis les pires démolisseurs de l’esprit entrepreneurial. Le XXème siècle, lui, nous a démontré que la dictature du prolétariat, le centralisme (peu) démocratique ou encore le collectivisme n’étaient rien d’autre qu’une série de fumisteries attentatoires aux libertés et, à maints égards, à la nature humaine. 

Les biosciences, particulièrement la génétique, l’anthropologie, l’Histoire et les fabuleuses avancées neuropsychiatriques démontrent chaque jour, comme le certifie l’ADN, l’extrême particularisme de chaque individu sur notre planète. « Chaque chacun est un chacun », disait Jacques Lacan.

Comment donc « assembler les dissemblables » individus que nous sommes au sein d’un vivre-ensemble, dans le cadre d’un projet sociétal librement choisi et collectivement assumé ? Quelle miraculeuse doctrine peut-elle -enfin !- recueillir le libre et responsable adhésion d’un peuple, d’une nation, autour d’un Etat réellement fédérateur et attentif à l’intérêt de chacun dans le souci de l’intérêt général ? Telles étaient, sont et seront pour longtemps les questions fondamentales que se sont posées naguère les religions, puis les philosophies et ensuite les doctrines politiques. La postmodernité et son corollaire mondialiste sont venus balayer toutes les idéologies, y compris l’ultralibéralisme aujourd’hui sérieusement mis à mal par une pandémie universelle dévastatrice. 

Ces équations à moult inconnues sont coupables de mon insomnie depuis plusieurs décennies, et cela constitue, à vrai dire, la principale caractéristique de mes livres comme de l’ensemble de mes contributions éditoriales ou académiques. Ainsi, fort de mes désillusions, j’ai fini par convoquer ma mémoire de Marocain en espérant y trouver le commencement d’un début de réponse à la problématique de la richesse face à la pauvreté et vice-versa.    

De mon feu ouléma de père, que la Providence campe de sa miséricorde, j’ai appris le sens de l’harmonie d’une société. Gagnant sa vie, tout comme votre serviteur, à la sueur de…sa plume, il était arrivé à fédérer autour de sa table pauvres et riches. Les premiers préservaient leur dignité en mettant leur savoir-faire au service des seconds. 

J’eus, comme la quasi-totalité de ma génération, ma période marxiste-léniniste, voire maoïste. De décennie en décennie, de désillusion en désillusion, j’ai fini par comprendre qu’un peuple ne peut prétendre à la liberté qu’à la condition incontournable d’instaurer en son sein le respect de l’autre, fût-il riche. A fortiori pauvre. Le fameux « vice versa » doit triompher des compulsions haineuses. 

En vérité, je vous le dis, ce qui me dérange aujourd’hui, à mon âge, c’est moins la richesse elle-même que l’usage qu’on en fait. Alors, messieurs les fortunés, faites un effort sur vous-mêmes, broyez votre ego et partagez ! Car, « celui ne sait pas se contenter d’un pain, peut, un jour, rêver ne serait-ce que d’un demi-pain sans pouvoir en manger ». 

Je ne suis donc pas contre la richesse ; je suis contre son obsessionnelle accumulation et, pis !  l’exécrable distribution qu’on en fait. Quant à ces pauvres qui font de leur statut de démunis une raison de détruire toute loyale et légitime création de la richesse, ils rejoignent ainsi le clan des adeptes de l’exclusion. 

Méfions-nous donc des envieux pauvres comme des riches pathologiquement égoïstes ! Ce à quoi tout honnête citoyen de notre petite planète doit s’astreindre, c’est tout simplement l’empathie, qui n’est plus simplement une vertu, mais une nécessité vitale face à l’explosion démographique et la rareté des ressources.  

L’égotisme, l’exclusion de l’autre, l’irrespect, tout cela ne peut engendrer que la haine et, par conséquent, la violence. Je dis cela en laissant la lecture marxiste de l’histoire et autre rancune de classe à ceux-là mêmes qui se doivent de faire un travail douloureux sur eux-mêmes ! 

Un vœu pieux, diriez-vous. Certes, mais il vaut mieux ce vœu pieux-là que ces vœux désastreux qui ont précipité l’humanité dans des mongolisme idéologiques aussi apocalyptiques que le nazisme, le fascisme, le stalinisme et, plus récemment, le totalitarisme salafo-jihadiste.

Wallahou aâlam !