Par Abdessamad MOUHIEDDINE

Alors que le Maroc est cerné de toutes parts par les rancunes géostratégiques et les jalousies diverses et variées, et que son émergence se fait dans la douleur et l’urgence, certains intellectuels se plaisent à idéaliser le « bon peuple » tandis que la majorité des élites politiques cirent les bottes des puissants du moment. Le hic est que le Royaume s’illustre par ses « mauvais gouvernants » et ses « mauvais gouvernés ». Pourquoi donc ?

C’est bien beau de critiquer l’Espagne de Franco, le Portugal de Salazar, l’Israël de Netanyahou, la Russie de Poutine ou même l’Amérique de Trump.

Mais personne ne peut nier que ces horribles régimes et leurs infréquentables dirigeants n’ont jamais osé interdire l’enseignement de la philosophie et des sciences humaines, ni saboté le système éducatif dans le but de produire un peuple ignare !

C’est bien beau aussi de hurler sa colère contre les piètres politicards qui animent si misérablement le paysage politique.

Mais qui doit-on blâmer dans ce désastre qui s’éternise au diapason de la formation du citoyen libre et responsable ?

Qui, parmi les décideurs ose dénoncer la propagation vertigineuse de l’ « ignorance sacrée » et sa cousine « institutionnalisée », les moeurs néo-claniques, pour ne pas dire tribales, dans le champ économique, la bédouinisation des villes, la moutonnerie comportementale qui colonise les espaces publics, la professionnalisation de la mendicité et l’institutionnalisation de la rente parmi les couches populaires elles-mêmes ?

Le discours consistant à déculpabiliser le « vaillant peuple » de ses tares endémiques et de ses « saletés » comportementales diverses et variées, à commencer par les violences faites aux femmes (#kouneRajal), est un discours tout à la fois malsain, toxique et forcément démagogique. A ce registre éthologique, les exemples sont légion.

Certes, ce peuple a été sciemment abêti, dévitalisé, décervelé, moralement aseptisé et culturellement appauvri. Mais cela n’autorise nullement à s’apitoyer sur son sort en son lieu et place. Il faut plutôt lui refuser la pérennisation de ses moeurs parfois barbares et ses atteintes quotidiennes aux règles du vivre-ensemble.

Bien entendu, le combat sans merci contre les premiers responsables du pourrissement social, culturel, cultuel et moral de ce peuple doit être la règle. Parce que ce « pourrissement » date des temps immémoriaux où la gauche faisait tellement peur au système par son « sens critique » que ce système-là avait décidé d’éradiquer tout « sens critique » à la racine, c’est-à-dire dès le début du parcours pédagogique des Marocains !

En vérité, à propos du pourrissement général qui étouffe aujourd’hui le pays, Hassan II a fait le travail psycho-mental en profondeur. Il a inoculé l’opportunisme jusqu’aux interstices de l’imaginaire marocain, et ce en lieu et place du sens de l’opportunité. Car, n’est-ce pas, ce sens-là est l’exact contraire de l’opportunisme.

Le pire est que cet opportunisme s’est greffé sur une conception de l’islam qui a élu l’irrationnel pour moteur. Il a diaboliquement institué et théorisé les concepts fortement vassalisants du fatalisme au côté de l’esprit de rente : la seule vocation de la politique devient alors l’insertion dans le pillage continu ! Le « bien public » et l' »intérêt supérieur de la nation » ne sont plus que des alibis sémantiques destinés au « vaselinage » phallique du système rentier.

C’est un dessein diabolique où l’aseptisation culturelle côtoie la rapacité. « Celui qui ne s’enrichit pas durant mon règne ne s’enrichira plus jamais !« , se plaisait feu Hassan II à répéter parmi sa cour. Et, sous le gouvernement piloté par les islamo-tartuffes, cela continue et empire crescendo !

Le résultat est là : des élites corrompues jusqu’à la moelle osseuse et un peuple sans autre ressort que l’aspiration à tapiner avec un système rentier qui rapine tous azimuts.

Et ces « serviteurs de l’Etat » dont on parle chaque fois qu’ils se servent si scandaleusement ?

« Pour la plupart, ils appartenaient au pauvre peuple. Une fois le siège acquis, ils montrent leur véritable nature. Il n’y a pas de pauvre peuple; que des rapaces en salle d’attente ! », écrivit un jour un ami virtuel, Said Mouhib pour ne pas le nommer.

Une tragédie civilisationnelle terrible que cette dévitalisation éthique ET d’un peuple ET de ses élites ! On croit parfois entendre nos élites s’écrier :

« Adieu l’honneur, les honneurs suffisent ! Adieu la dignité, le déshonneur est plus payant ! »