Par Abdessamad MOUHIEDDINE, Anthropologue et Ecrivain-journaliste

Le plus grand port d’Afrique (Tanger Med), le plus grand positionnement bancaire d’Afrique, le plus grand théâtre d’Afrique (Rabat), la montée en flèche des industries automobile et aéronautique, le plus vaste panneau solaire du monde (Ouarzazate), bientôt le parachèvement du TGV Tanger-Agadir, l’achèvement de la voie rapide Tiznit-Guergarate, l’édification du méga-port de Dakhla, l’extension des réseaux autoroutier, ferroviaire et aéroportuaire tous azimuts…etcetera. En deux décennies, des centaines de réalisations honorent le bilan de l’actuel souverain. Mais une foultitude de chantiers tout aussi stratégiques attendent d’être investis par le volontarisme et le courage royaux. Focus.

Mais au-delà de ces grands projets structurants qui ont propulsé la face du Maroc vers le modernisme, il n’est pas interdit de mettre à l’actif de Mohammed VI des avancées spectaculaires au registre de l’édification et du parachèvement des institutions qui qualifient toute nation au statut d’« Etat de droit ». En vérité, à l’inverse de son père qui était habité par le seul souci de l’édification d’un Etat moderne présent jusque dans les douars et les « savanes » les plus reculés, sans prêter grande attention à « l’Etat de droit », Mohammed VI a, dès son accession au Trône, revu de fond en comble la doctrine de l’Etat et, par conséquent, le rapport de l’institution royale aux Marocains. Il fut ainsi le premier souverain de l’Histoire marocaine à évoquer les concepts de « monarchie citoyenne » et de « monarque citoyen ».

L’honnêteté intellectuelle exige de lui reconnaître une proximité inédite avec les populations et leur mosaïque d’ethnies, de langues, de croyances et de terroirs. Ce « sens de l’autre » semble être inscrit jusque dans son caractère, et les Marocains, de petite ou de confortable condition le sentent. C’est probablement ce « sens de l’autre » qui a fait de lui quasiment le seul chef d’Etat non dictatorial du monde – en tout cas le premier au Maroc, au Maghreb, en Afrique et dans le monde arabe – à bénéficier du plus long état de grâce. D’autant que, outre la rue et tout Marocain lambda, l’ensemble de l’arc politique, syndical et associatif ne met plus en question la légitimité de la monarchie et semble faire sien l’article 46 de la Constitution qui affirme que « la personne du Roi est inviolable, et respect Lui est dû ».

En vérité, les deux décennies du règne actuel ont démenti nombre d’observateurs qui étaient tellement étourdis par la forte personnalité de feu Hassan II qu’ils ne pouvaient soupçonner la brillance dont son successeur fera montre dès les toutes premières années de son magistère.

Très vite, en effet, le courant est passé entre le nouveau souverain et son peuple. L’ombre mystérieuse et supposée moyenâgeuse du Palais disparaîtra très vite avec le démantèlement des cuisines, l’élargissement des harems hérités du Père comme du Grand-père, le mariage public et solennel avec une fille n’appartenant point aux sphères sociales supérieures, l’adoption d’une attitude empathique avec les gens de peu et les « sans-dents », l’instauration de la tradition des condoléances aux familles des culturels et des sinistrés, le soutien personnel aux culturels souffrants et, pour la plupart, naguère maudits, l’abandon du paternalisme hautain et méprisant au profit d’une affection marquée par l’humilité, l’association des Marocains aux soucis de santé de leur roi comme aux joies et aux peines de la famille régnante…etc.

Tout cela participe d’une nouvelle approche du pouvoir monarchique, certes toujours vissée à la dimension exécutive, mais largement débarrassée de l’arbitraire systémique qui la caractérisait durant le précédant règne.

En effet, il n’est que de constater l’abondance des sit-in, des manifestations catégorielles ou politiques, des titres de publications, des médias électroniques, des radios indépendantes, des débats sociétaux et politiques, des ONG de toutes sortes, des saisines de tribunaux administratifs et de commerce par les citoyens contre l’Etat…etc. pour s’assurer de la vivacité et de l’ampleur des recours restaurés ou créés. 

Bien sûr que tous les agrégats de l’Etat de droit ne sont pas réunis dans leur entièreté comme dans leur diversité démocratique. Mais, la monarchie, voulue « constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale », aux termes de la Loi suprême, évolue graduellement et sûrement vers son épanouissement. 

Par ailleurs, Mohammed VI, au contact des épreuves, s’est révélé être un « Homme d’Etat » avec une force de caractère chevillée au magistère. Le séisme d’Al-Hoceima, la crise financière de 2008, le tsunami du « Printemps arabe » tel qu’exprimé par le Mouvement du 20 février, les affrontements de Laâyoune (Gdim Izik), le Hirak du Rif, la contagion universelle du terrorisme transnational, les débordements de l’islamisme entaché de wahabisme et de « frérisme », l’insécurité inhérente à la densification démographique du paysage urbain, la pandémie du Covid-19 et, surtout, les exploits diplomatiques de l’affaire saharienne ont, en effet, révélé un chef d’Etat souvent en phase avec les défis, toujours visionnaire, réactivement « bien dans ses bottes », très rarement « à côté de ses pompes » et jamais « à côté de la plaque ».   

Les trentenaires, les quadras et même les quinquagénaires, a fortiori ceux qui n’ont connu que le règne actuel et pour lesquels les fameuses « années de plomb » ne sont qu’une vue de l’esprit, tous ceux-là peuvent trouver à redire sur ce bilan bidécennal. Et ils auraient le droit de le faire, tant « l’expérience n’est jamais vraiment transmissible », comme l’affirment les éthologues. Mais, que voulez-vous ? Je fais partie de cette génération qui a vécu sous quatre règnes (si l’on admet comme tel le furtif passage du Sultan-marionnette Mohamed Ben Arafa), tout en étant la contemporaine de pas moins d’une bonne douzaine de présidents de la République française ! 

J’ai mis les pieds pour la première fois en France une vingtaine d’années après la sortie de cette dernière de la seconde guerre mondiale. Certes, le Plan Marschall y avait déjà enclenché ce qu’on appellera les « Trente glorieuses », mais, en plein Paris, j’ai vu de mes propres yeux les charrettes qui transportaient les cageots de victuailles des Halles (où se situe aujourd’hui le Centre Pompidou) vers les quatre coins de la Capitale et ses banlieues encore marquées par des dizaines de bidonvilles. J’ai y vécu également le monopole liberticide de la défunte ORTF qui muselait mordicus, et ce jusqu’aux confins de la décennie 70, l’innovation et la créativité. C’est dire que, même si des moyens financiers colossaux peuvent être copieusement investis dans la (re)construction d’un pays, faut-il encore que disparaissent les mœurs archaïques et que changent les mentalités rétrogrades. Or, au Maroc, les unes et les autres peinent encore à céder la place à l’urbanité du vivre-ensemble. Et pour cause…

Si l’on admet aujourd’hui que le Maroc, en termes de physionomie territoriale d’équipements urbains et d’aménagement du territoire, est aisément comparable à l’Espagne des années 70, ce qui n’est déjà pas négligeable, on est tout de même peiné de constater qu’en dépit de ce volontarisme royal qui a brusqué nombre d’archaïsmes, comme ce fut le cas, par exemple, lors de la courageuse réforme du code de la famille, et qui a affronté sans états d’âme le funeste leg des années de plomb, les chantiers « fondamentalement prioritaires et prioritairement fondamentaux » que sont l’éducation et la justice demeurent les parents pauvres de l’actuel règne, même si les tentatives réformistes n’y ont pas manqué durant les vingt dernières années. 

Si, durant la présente décennie, les chantiers de l’éducation et de la justice sont pris à bras-le-corps comme l’ont été le champ religieux et la sphère sécuritaire qui sont salués partout à travers le monde, le Maroc pourra enfin prétendre, la tête bien haute, au tutoiement de l’Etat de droit et donc à SA modernité, dûment respectueuse de ses fondamentaux civilisationnels.