Par Abdessamad MOUHIEDDINE, Anthropologue et Ecrivain-journaliste

Nous vivons ce que j’appelle « l’ère cinétique », celle de la vitesse par excellence, où triomphent Vidéoconférence et vidéosurveillance, information on live et images satellitaires…etc. Le temps et l’espace ont été bel et bien neutralisés par les technologies de la communication. Focus.

En l’espace d’une décennie, à travers la digitalisation et la virtualisation, l’électronique a colonisé les rapports sociétaux partout dans le monde.

Tout est devenu (et appelé à devenir) électronique, digital et virtuel. Cigarette électronique, presse électronique, guerre électronique, télétravail, télésurveillance, télé-achat (e-commerce), diplomatie virtuelle, amitié virtuelle, spectacle virtuel (hologramme), signature digitale, administration digitale, démocratie digitale (élections)…autant de fonctions sociétales éminemment vitales où le présentiel est remplacée par le virtuel.

 Pour Paul Virilio, l’architecte, urbaniste et philosophe, le défi majeur auquel les sociétés modernes sont confrontées est dans l’extraordinaire accélération du temps et du mouvement. « Gouverner, c’est se mouvoir. Le pouvoir est dans la vitesse (…) « La politique, c’est la capacité d’aller chercher les biens, les richesses, les informations. Le politique, c’est celui qui passe, possède et demeure. Ainsi la science politique est liée au passage, à la possession aussi »

L’auteur de « Le Grand Accélérateur » (éd. Galilée, 2010) s’insurge contre ce qu’il appelle la « tyrannie de l’instantanéité ». C’est cette tyrannie qui est en train de pulvériser l’ensemble des outils modernes de la démocratie que sont les partis, les syndicats, les meetings électoraux autour des leaders…etc.

Ces outils ont beau résister au tsunami de l’instantanéité, ils s’effaceront crescendo au rythme de l’écrasement progressif et néanmoins fulgurant de la démocratie par la « dromocratie » (du grec dromos : vitesse).

D’ores et déjà, les mandats électoraux se rétrécissent de par le monde. Aucun mandat électorale, présidentiel ou local, ne peut plus dépasser cinq ans au maximum. Aucun politique ne peut aujourd’hui prétendre à une vision programmatique au diapason d’une génération, sans risquer d’être banni par son électorat ! Les plus grandes démocraties gouvernent dorénavant à vue, tant elles sont sous le stress de l’instantanéité.

C’est cette même instantanéité qui servit de support incontournable au fameux « Printemps arabe », où les caméras des chaînes satellitaires, principalement Al Jazira, reflétaient en direct le démantèlement des pouvoirs autocratiques, et permettaient ainsi aux foules de se débarrasser de la peur grâce à la conscience de leur supériorité au moins numérique face aux forces déployées par les potentats.

C’est également cette même « tyrannie de l’instantanéité » qui a permis aux « Gilets jaunes » de menacer le pouvoir de Macron et aux hordes pro-Trump de triompher de la plus puissante police du monde occidental en prenant d’assaut le Capitole !

En vérité, aucun pouvoir au monde, dans quelque pays du Nord ou du Sud, ne peut plus gouverner sans prendre en considération le tsunami électronique du digital et du virtuel. Ni les relations internationales bilatérales et multilatérales aujourd’hui converties à l’instantanéité de la vidéoconférence.

Pendant ce temps-là, nos élites politiques, la communauté des intellectuels dits « organiques », sans compter les pauvres adeptes des « boutiques partisanes » continuent à perpétuer les mœurs du militantisme de papa, telles qu’elles furent inventées au XIXème siècle et telles qu’elles ont prospéré au XXème siècle !

Sourds et aveugles face à l’ouragan communicationnel qui a pulvérisé le temps et l’espace, ces pauvres « orphelins de la modernité » courent encore derrière un système dont on assiste à la décomposition vertigineuse, voire à la caducité progressive, tous les jours et partout dans le monde.

La restauration de la démocratie de type occidental passera désormais par une difficultueuse synergie avec la « dromocratie » qui commande de plus en plus la marche du monde.