Par Najib BENSBIA 

Maroc, cela est tautologique, est engagé depuis longtemps maintenant dans un processus tortueux de modernisation de l’Etat et de la société. Ce processus se perd en s’articulant dans différentes directions à la fois. Ce qui perturbe, d’une part, l’équilibre global des enjeux réels et fonciers recherchés et permet au camp adverse du changement que l’on revendique de se remettre en permanence en selle.

Ce long processus pousse, d’autre part et par défaut, au pourrissement de la situation. Ce qui est doublement dangereux, car ce remue-ménage est activé dans une période de transition, éternelle et permanente dont on cerne mal les aboutissants. De plus, et bien que l’orthodoxie religieuse marocaine enveloppe son projet sociétal dans le postulat de la dénégation, la véritable motivation de lutte frontale engagée est d’ordre politique certain.

Cela reflète, de manière absolue, la volonté des courants islamistes marocains de se positionner en  conquistador dans la transition toujours en cours et, du coup, veillent à constamment tester la force réelle dont ils disposeraient au niveau des populations. Il ne faut pas oublier, en effet, que le discours islamiste marocain est un discours populiste. Il s’adresse aux larges couches des populations démunies, en difficulté de vivre et à tous les défavorisés de la société. En cela, il est procédé à la reproduction des schèmes connus qui ont caractérisé l’avènement de l’Islam dit des origines.

Le repositionnement islamiste marocain, dans ses points forts et à la imite de ses crises répétitives, doit être compris comme étant le résultat d’une volonté étatique, réelle et consciente, de couper avec un période qui a signé la collision entre ces courants et les appareils d’Etat répressifs trois décennies durant (1965-90). Cette collision visait, on le sait, la disparition, ou du moins le muselage de la gauche nationale et des groupes marxistes marocains.

Avec leur entrée dans le jeu politique officiel au sein des appareils d’Etat en 2011 à la faveur du printemps arabe, les islamistes marocains pénètrent le politique en conquistador reconnu. A l’autre flanc de cette conquête, comme pour les combats passés qui ont mis en confrontation les populations à l’oppression étatique et conduit à leur appropriation épisodique de la rue en masse du peuple indifférencié, il semble que la dialectique qui anime le champ intellectuel national préfère que le terrain de la pensée soit défriché, d’abord et tactiquement, par les journalistes comme vecteur expérimental des rapports de force apparents mais non réels au vue de la stratification du pouvoir d’Etat au Maroc. Cet écart, ou cette ‘’démission’’ de la société bien-pensante a ainsi cette caractéristique de confirmer la réticence, incompréhensible du point de vue de l’esprit critique, de l’intellectuel marocain à prendre position sur des questions essentielles qui engagent l’identité même de la nation.

Hanté par les soubresauts qui tenaillent le politique national, depuis que le printemps arabe est passé par les flancs de son pays, Le Marocain-citoyen est ainsi convaincu que s’il y a un acte sérieux à entreprendre, ce serait celui de la nécessité de sermonner la culture politique dominante qui a érigé, depuis le départ, la subordination en acte civique cru et l’obéissance un comportement social acceptant l’autoritarisme politique comme allant de soi.

De ce fait, il s’est créé à son contact ´´pollué’´ une coordination automatique entre la force répressive, institutionnalisée à l’échelle de la société globale, et le contrôle strict des élans récalcitrants, d’autant que les seuls grands référents théoriques pertinents de la pensée politique nationale datent des années 1960-90, ce qui peut ressembler à un déphasage idéel avec les impératifs du présent, dominé qu’il est par l’instantanéité et à sens unique des médias sociaux, ou d’Internet en général, et ce qu’ils produisent comme cogito à la va-vite, entenaillé qu’il est par la médiocrité face ce phénomène qui se généralise, celui de faire croire que tout le monde est ‘’Communicator’’.

Ce bon Marocain-citoyen est averti que la relecture de l’historiographie politique et culturelle du pays ne peut se faire de manière dialectique que si on la place dans sa contextualité, sachant que la langue, le langage et la communication en revêtent le recours indépassable pour une assimilation des faits et de leur impact social.

Ce recours mène, en effet, et systématiquement, à constater que l’encadrement exagéré du citoyen, via des schèmes réducteurs, tel celui de l’obéissance devant le sacré, produit des effets secondaires, ou des équations collatérales désastreuses. Surtout que la quasi-totalité des intellectuels de la fin des années 2000 ont déserté, à quelques rares exceptions près, les lieux immédiats de l’analyse des faits et des phénomènes sociaux. Ce qui renvoie à leur inaptitude à saisir, dans l’immédiateté, la confrontation directe entre les populations, qui agissent par appropriation de la rue comme alternative, et l’oppression étatique dirigée de manière indifférenciée mais sélective contre la masse des contestataires.

Il est éreintant de constater qu’en désertant la scène sociale, ou en rechignant à en être le témoin actif, les intellectuels marocains inhibent le terrain de la pensée, laissant le champ libre/ouvert au religieux et à la manipulation populiste. Au travers de cet abandon, ces intellectuels passifs croient pouvoir intervenir a posteriori, pour ‘’corriger’’ ce qui peut l’être, avec ce regard condescendant qui signifierait l’incapacité de la masse à se détacher de l’action immédiate et, de ce fait, son inaptitude à appréhender ce qui advient dans la durée. Or, cela est lapalissade, face à l’inaction intellectuelle, face au vide de la pensée rétrospective et son amorphisme, les médias produisent une communication intramuros, en continu.

Or, pour reprendre Habermas à la lettre, il est évident que ni le langage, ni la communication ne sont des instruments réduits à des codes ou des programmes sans horizon de signification. En cela surtout, il est nécessaire de comprendre que la communication savante, celle des intellectuels ‘’organiques’’ (à la Gramsci) est l’opposé des médias qui «communiquent», puisque ces derniers ne pratiquent que l’échange unilatéral, corrélé à l’idée selon laquelle l’argument le meilleur est celui qui convainc les plus de personnes (l’audimat)… Cette forme de communication cherche ainsi à produire du consensus plutôt que des concepts, la rhétorique y tenant lieu de logique[1].

On comprend dès lors le sens de la démission de l’intellectuel national, qui ne peut jouer son rôle de leader organique parce qu’éloigné de la scène où se déroule l’action. Dans le cas du Maroc actuel, cet intellectuel, dont le la mission devrait être justement d’éduquer le conscient collectif des masses, vit à la marge de la société globale. Il ne peut influer sur elle.

En contre-bas de ce débat égocentrique, la société marocaine, au sens large de sa compartimentation, vit mal le fait que sa révolution – celle soufflée au-delà de nos frontières et que le vent de la liberté printanière a drainée jusqu’à nos horizons désappointés – soit en permanence confisquée. La société globale réalise, à son insu, qu’enfin de compte, les compteurs sont constamment à remettre à zéro.

Et, en cela, le printemps marocain non-accompli pourrait, finalement, être toujours à l’agenda des réformes encore à penser, à mettre en œuvre et à exécuter.

Najib BENSBIA • Chercheur universitaire. Consultant en ingénierie sociale et en expertise medias. Ancien chef de cabinet du Ministère du développement social (2004-2007).


[1]‘’Habermas et Lyotard, deux idées de la démocratie’’, nonfiction.fr du 13 septembre 2019.