Par NAJIB BENSBIA

En ces temps de peur et de panique que cela engendre, nous sommes tous à l’affût du moindre éternuement, de tout zeste de toux, de toute larme fiévreuse qui viendraient bouleverser l’ordre normal de notre vie au quotidien. Or, pour ne pas succomber à la folie de la panique qui semble dominer nos réflexes actuels, il est des voies qui peuvent oblitérer ce regard maladif, celui de la réflexion déphasée, l’objectif étant de ‘’coiffer’’ notre regard par des biais d’intelligibilité comparée.

En ces temps, où tout est à craindre, il est souhaitable, en effet, de prendre justement le temps de contempler a posteriori ce qui a meublé notre factualité à aujourd’hui, afin de jeter un regard rétrospectif sur notre présent, évidemment induit de notre ‘’modèle’’, passé et très récent, de gestion sociopolitique de l’Etat et de la société globale, aujourd’hui en quête de salut divin.

Au travers de ce regard, nous voudrions relire les rapports du citoyen au politique, de la Communauté des individus aux gouvernants, passés et actuels, pour enfin sortir avec un clin d’œil transvasant notre vécu dominant.

Ce regard rétrospectif nous suggère que le pouvoir politique au Maroc, cela est de notoriété, est agencé suivant une pyramide qui part du roi, en sa double qualité de Chef de l’Etat et de Commandeur des croyants, en passant par le Chef du gouvernement, censé être le binôme complétant l’identité bicéphale de l’Exécutif, en descendant vers le wali, le gouverneur et ainsi de suite jusqu’au dernier ressort par lequel l’autorité s’exerce dans une hiérarchie structurale bien huilée.

Dans cette pyramide, chaque acteur a un rôle à jouer. Le citoyen, pour l’encadrement duquel cette machine a été créée, remplit une fonction sociale évidente : agir en conformité de la loi, dans l’obéissance sans réticence. Les ressorts législatifs et réglementaires fluidifiant cette navette ont été orchestrés pour que les relations sociales s’articulent en harmonie avec l’arsenal normatif qui en enveloppe le souffle citoyen. Chaque Marocain est donc mis devant ses responsabilités, sachant que tout grincement dans la machine se répercutera directement sur la conduite de sa vie. La sociologie anglo-saxonne appelle cela la régulation dans le système, par le système.

Dans cette société idéale, rien n’est fortuit. Le citoyen, pour l’encadrement duquel tous ces rouages ont été agencés, ne réfléchit plus par lui-même. Il est soit pris en charge par l’Etat, et  on considérera qu’il n’a pu développer des accointances avec les organisations civiles ou politiques agissant sur le terrain social. Il agit donc en fonction de ses pulsions et de la représentation qu’il a de ses rôle et place dans la société. Soit il s’identifie à une structure organisée (parti politique, syndicat, corporation, organisation civile…), en lui cédant son autonomie de réflexion et sa subjectivité, tout en y greffant son ambition personnelle qui s’en trouve, de ce fait, prise en charge et canalisée en dehors de sa volonté immédiate et intime.

La régulation sociale est ainsi réalisée à travers différents niveaux de récupération. Elle s’exerce de manière quasi-automatique, orientée qu’elle est par les appareils d’Etat. Elle peut tout aussi être atteinte, cela est le plus courant, par l’entremise d’organisations qui, dans le cas du Maroc, sont considérées comme un partenaire constitutionnel. L’organisation de la société obéit donc à une vision totale, l’objectif politique évident étant de ne pas laisser l’individu maître de sa destinée.

Il arrive, cependant, que l’encadrement exagéré du citoyen produise des effets secondaires, provoquant ainsi la répulsion, sinon le rejet et, parfois, l’adversité réactionnaire, autrement dit un activisme dont l’essence et de lutter contre le projet initial. C’est à cette volte-face permanente que s’expose le Maroc actuel.

Aujourd’hui, ici et maintenant, la société marocaine s’interroge, comme envoûtée par le besoin d’avoir tout, tout de suite, dans le prêche de la chose et son strict et absolu contraire. Cette société oublie, ou elle en est tellement consciente qu’elle abuse de la transition en cours, éternelle et sans fin, pour demander tout et tout de suite. Cette société oublie, ou qu’elle en est tout à fait avertie, que le Maroc passe par une transition où les extrêmes ne devraient en aucun cas meubler les allées du changement pluriel qui devrait se dessiner dans la politique, dans l’économie, dans la gestion des affaires de l’Etat et du citoyen, dans la volonté de libérer la pratique étatique de la tendance, tentante et encore présente, de l’autoritarisme à l’excès, de la corruption faite pratique courante, de la négligence érigée en valeur-travail…

Cette société veut utiliser la transition, éternelle et permanente, qui ne cesse de se mordre la queue, pour déterrer tous les vieux démons maintenus plus de cinquante ans dans la somnolence, parce que le politique était tenu de main de fer, parce que les ouailles, qu’elles soient dans les mosquées, dans les allées parlementaires, dans les couloirs gouvernementaux ou dans les dédales administratifs, n’osaient élever la voix de peur de s’égosiller avant qu’une quelconque syllabe n’ait clairsemé la moindre de leurs intonations.

Le Marocain est aujourd’hui comme hanté par le temps passé à attendre que le rêve amorce sa première lueur, dans la quotidienneté qui s’opère dans la liberté de pensée et dans l’activisme sans contraintes. Mais, alors même qu’on lui promet que ce temps, passé à croupir sous le poids d’un rêve presque impossible, est au temps de la lueur promue à rasséréner ses attentes les plus enfouies dans la pénombre de la déliquescence faite raison d’Etat, le Marocain bave, par négligence, sur lui-même et sur son prochain. Il essaie de casser la baraque à force de mécréance devenue éthique religieuse et subséquence de la foi érigée en dictature sociale.

Ce Marocain est comme réveillé en sursaut dans un train allant à vive allure, croyant que la station où il doit descendre, où il devrait descendre, a été dépassée en un temps éclair. Le sentiment d’un ratage évident lui perce la mémoire avec une force telle qu’il perd les équilibres nécessaires à son autocontrôle. Il cherche, dans un élan quasi-suicidaire, à entraîner tous les passagers dans le sillage de la colère qui gronde dans ses oreilles, convaincu qu’il est du fait que le train ne peut faire marche arrière. Il veut tirer sur la sonnette d’alarme, sachant pertinemment que cela se soldera par un frein sec suivi d’un déraillement mortel. Tout-à-coup, il réalise qu’il n’est pas seul.

Non ! Le train est empli d’autres passagers. Et, sans s’interroger sur les raisons qui peuvent motiver cette présence massive autour de lui, il pose ses conditions pour ne pas tirer sur la sonnette d’alarme. Or, comme il vient à peine de se réveiller d’un sommeil, trop court et trop long à la fois, il ne peut sereinement apprécier le temps passé à somnoler : cinquante ans et des miettes dans la vie d’une nation est un petit songe que la civilisation humaine a vite fait de consommer !

Ce réveil lui donne le vertige. La confusion est telle que le Marocain des temps actuels ne réalise pas que les rails ont cette caractéristique de s’allonger à l’infini, les stations étant des arrêts par étapes paramétrées avec rigueur. Et ce train s’y arrêtera, coûte que coûte, étape par étape, vaillamment, jusqu’au terminus.

Le Maroc des temps actuels est comme ce train qui doit, quoiqu’il lui en coûte, arriver à bonne destination. Il importe alors de savoir s’il assurera le maintien de toute la caravane, voitures et machine de tête, intacte ou, par soif de changement, il sera bousculé au plus profond de son sommeil, par un rêve qui tournerait au cauchemar.

(A suivre…)

Najib BENSBIA • Chercheur universitaire. Consultant en ingénierie sociale et en expertise medias. Ancien chef de cabinet du Ministère du développement social (2004-2007).