Par Mohammed ENNAJI

Elle, mignonne et pleine de vie, arrive au travail la mine pâle. Bizarre ! Je ne pus m’empêcher de m’enquérir de son état : 

– Ça va ?

– Oui, disons ça va.

– Tu es toute pâle, serais-tu malade ?

– Non du tout. Tu sais quoi, le Ramadan !

– Le Ramadan, le Ramadan ! Et ta mine défaite, sans le moindre maquillage, disons sans soins du visage, toi dont l’entrain et la joie égaient d’habitude les lieux ?

– Je jeûne ?

– Et alors ! Est-ce que le jeûne t’interdit d’être jolie comme tu l’es ? Est-ce que le jeûne serait synonyme de tristesse ? Dieu qui aime le beau ne l’aimerait-il pas ce mois-ci ? Est-ce que le texte sacré interdirait explicitement qu’on se fasse belle ?

– Tu sais quoi, on dit qu’il ne faut pas exciter les hommes durant le Ramadan en se faisant belle. C’est apparemment dans le khol et dans le rouge à lèvres que le démon guette les incartades des hommes en leur faisant les yeux doux. 

– Ah bon ! Alors, dans ce cas, il faudrait t’enlaidir le long de l’année pour ne pas être un suppôt de Satan ! Un sacré bonhomme celui-là qui doit aimer à ce point les belles choses !

– Des fois, j’ai l’impression que c’est le Ramadan des hommes, en plus de toutes les choses qui sont déjà les leurs ! Ne pas se maquiller à cause d’eux ! Ils n’ont qu’à ne pas s’exciter, n’importe quoi ! On a l’impression d’avoir affaire à des machins à érection automatique ! La forêt vierge quoi ! Et on parle de spiritualité ! Moi, je suis toute contente de mon jeûne, je veux que ma mine exprime de la satisfaction et non pas de la peine que je m’efforce de mettre en scène. Je ne veux pas jouer au laideron un mois par an ! On voit en moi un objet, un pur objet, mère de l’humanité, laisse-moi rire !
– Le sais-tu qu’au tout début il était prohibé d’avoir des rapports charnels avec sa femme durant le Ramadan, c’est par la suite qu’il y eut des aménagements. 

– Comme ça on leur fait à présent de la bonne cuisine tout en veillant sur leur libido. J’aurai mon rouge à lèvres et ma nuisette à portée de main, dès l’annonce de la rupture du jeûne. Et après ça, les femmes ne sont même pas assurées d’avoir une place sûre au Paradis. Dis-moi où celle-ci est dûment notifiée.

Mohemmed Ennaji, Historien, Sociologue et Economiste marocain. Il est l’auteur de, entre autres, Le Corps Enchaîné et Le Fils du Prophète