Par Najib BENSBIA

Le Maroc politique a ses incartades, comme tous les systèmes politiques axés sur l’élection comme base de choix des gouvernants. Bien sûr, loin de nous l’idée, même apocryphe, de comparer l’incomparable, les élections marocaines étant un instrument de gouvernance de second degré, l’essentiel du pouvoir d’Etat est commandé ailleurs, là où le monarque dispose de la décision de dernière instance. Parmi nos incartades équivoques, le seuil électoral détient la palme de l’incohérence.

A chaque élection en effet, et cela depuis des lustres, surtout à partir de 1993 dont les péripéties politiques ont préparé à la première véritable alternance du Maroc moderne, les partenaires politiques aiment à remettre sur le tapis ce fameux seuil électoral qui donne droit aux candidats des partis en compétition à être élus et, donc, à bénéficier des subsides publics pour financer leurs campagnes électorales. Bien sûr, dans la foulée, le code électoral subit encore et toujours les accommodements que le ministère de l’Intérieur croit bon d’apporter et que le système de partis se fait un malin plaisir à ‘’décortiquer’’ et à renégocier, chaque acteur selon ses attentes, la plupart du temps superflues au regard des véritables enjeux de la nation.

Un aveu de faiblesse symptomatique

Les législatives prévues pour le début de l’été 2021 n’échappant pas à cet hiatus pour le moins désarçonnant, le parlement a eu à débattre d’un nouveau code électoral lors de la session d’automne, sans pour autant s’entendre sur le quotient électoral qui satisfasse les ‘’grands’’ et les ‘’petits’’ de ces partis qui sont loin des véritables espérances agitant les populations dans leurs différentes strates. Les mêmes réflexes d’antan continuent ainsi de faire sautier ce système de partis politiques aujourd’hui déconnecté de la réalité sur le terrain (mais cela est une autre problématique à débroussailler une autre fois).

L’astuce est en fait dans ce grand quiproquo : où puiser les fondements arithmétiques du quotient électoral :

– A partir des listes électorales regorgeant de tous les potentiels électeurs, surtout ceux-là qui ont déserté le scrutin (pratiquement à partir de 2002) depuis que le parti politique leur semble n’être d’aucun poids et encore moins un recours pour changer les choses ?

– En décomptant les électeurs réels qui perdurent à participer à un scrutin dont la finalité n’est pas sereinement discernable soit par militantisme convaincu (les pro-PJD) soit en raison d’attrait clanique (les pro-Parti de l’Istiqlal) ?

La réponse est dans ce détail : Le seuil électoral est généralement fixé pour éviter que des partis trublions – dont la base/structure est constituée du Chef, de sa petite famille et amis convaincus – gangrènent le politique. Il protège la représentation nationale au parlement et de ces intrus qui l’acculent à sombrer dans la quête de l’intérêt subjectif et des avantages irraisonnés liés au statut ‘’d’élu de la nation’’. Le mode de calcul est ainsi et tout le temps au centre d’une polémique qui n’a rien de rationnel. Les uns, dont le PJD (parti dit islamiste), l’entendent sur le nombre des électeurs effectifs alors que les autres le voudraient à partir du nombre des inscrits sur les listes électorales. La différence est dans le détail, là où se cache le vrai sens d’une élection.

Le seuil de la pauvreté organique et fonctionnelle

Comme par le passé, à la veille des législatives en perspective en 2021, les partis politiques potentiellement en compétition électorale montent au créneau, chacun pour ses raisons propres que la Raison ne saurait réellement sonder. Ainsi, en est-il du seuil électoral, fixé à 6% depuis les dernières opérations électorales qu’a connues le Maroc avant la réforme constitutionnelle du 1er juillet 2011.

A l’occasion des réunions auxquelles a appelées le ministre de l’Intérieur lors de la session parlementaire de l’automne, plusieurs questions taraudent le parterre du système partisan marocain. Le quotient électoral constitue, à cet égard, le révélateur de l’incapacité partisane à cerner leur potentiel électif. Le seuil électoral minimum est, en effet et de loin, la pomme que tous les petits partis veulent croquer. Or, ce qui peut être normal de la part d’un PPS (Parti du Progrès et du Socialisme) et Cie, ne devrait pas l’être pour un parti à l’histoire belle et enracinée dans le conscient collectif national comme l’USFP (Union socialiste des forces populaires) ou le Parti de l’Istiqlal.

En conséquence, en dehors des partis traditionnels, tout le reste du parterre partisan (de gauche, de droite ou du centre, si toutefois il est encore serein d’user de ce lapsus qui date) s’égosille pour exiger que ce seuil soit ramené à 3% seulement ou calculé sur une base qui favorise les petits partis dont le PPS et l’USFP font désormais partie tristounette. N’est-ce pas là un aveu de faiblesse organique ?! Car, en définitive, il faudrait être convaincu de n’obtenir qu’un résultat maigrichon pour revendiquer un seuil électoral aussi indigent.

La logique des vaincus

Ce qui est plus étonnant et à la fois dérisoire, c’est qu’un parti comme l’USFP aille dans ce sens, quid du PPS notamment, en cherchant à abaisser le seuil électoral à 3% ou à le calculer sur les base des inscrits et non des votants. Revers de la médaille, et donc confiance en soi, le Parti de l’Istiqlal (PI) proposerait de le relever (seuil électoral) à 10%’’, alors que le PJD voudrait le maintenir au seuil actuel de 6%. Alors nous demandons-nous par pure réminiscence militante, l’USFP est-elle décidée à rester au bas de l’échelle du multipartisme marocain, au point de ne plus connaître sa véritable force auprès de l’électorat ou, en fin de compte, à savourer sa petitesse finale ? Cela semble plausible, à suivre la fuite en arrière qui se cache derrière cette miséreuse demande. Au lieu de travailler la base populaire qui lui reste pour la renflouer et l’enrichir, rallier à elle toute la mouvance de gauche (à condition de ne pas jouer au ‘’grand’’ méchant loup), le parti de Bouabid et Mehdi Ben Barka sombre dans la raillerie, en jouant au petit parti qui cherche à sauver les meubles. Et de meubles il n’y a plus que la nonchalance, en ce sens que de nombreuses énergies – intellectuelles, économiques et sociales – l’ont déserté, à force de faux combats, de luttes intestines délabrées, de leadership crevé depuis des lustres et de querelles de personnes à la fois épuisantes et sans réel objectif.

Nonobstant tout cela, il est bien évident que ramener le quotient électoral à 3% signifierait que l’on cherche à tirer le politique marocain par le bas. Cela ne peut être. D’où l’ambition du Parti de l’Istiqlal de rehausser ce taux à 10% alors que le PJD milite pour son maintien au seuil actuel (6%). Mais il doit être néanmoins nécessaire de montrer son refus par les bisais démocratiques usuels et de distinguer entre la protestation et la menace. Le PJD, qui ne voit pas d’un bon œil le changement de ce fameux quotient électoral, a bel et bien ’’sommé’’ (le 9 mars dernier) le ministre de l’Intérieur de ne procéder à aucune modification de ce seuil électoral, sans quoi il descendrait dans la rue et fomenterait un ’’printemps arabe’’ ! Bein voyons ?

Trituré par des querelles internes qui n’en finissent plus, dépecé de certains de ses ténors qui démissionnent à la pelle ou gèlent leur adhésion au parti (tel le sieur Benkirane qui a envoyé une lettre ce jeudi 11 mars annonçant qu’il gelait sa participation au PJD), le parti de la lampe (qui n’éclaire plus rien) cherche une échappatoire à sa perte certaine de crédibilité aux yeux des larges masses en aspirant à se refaire une virginité. Or, il doit être entendu que menacer l’Etat, voire le pays de troubles est un appel à la sédition. Le PJD n’arrive pas encore le saisir ou, en fait, telle est sa véritable nature, ramener le Maroc à l’âge de la pierre. C’est pour cela qu’il doit être remis à sa place, incessamment.

On peut concevoir qu’il faille garder le seuil électoral à 6%, qui reste le minimum exigé pour qu’un parti politique puisse prétendre représenter une frange de la nation dans ce lieu qui légifère pour la bonne destinée du Maroc moderne, la Chambre des représentants. Mais prendre sa vessie pour des lanternes, cela est inconcevable dans un Etat dont les acteurs chantent à longueur de discours la participation démocratique à la gestion des affaires publiques.

La démocratie n’est pas un ring. Elle est un état d’esprit, le PJD ne peut l »avoir, parce qu’il lorgne incessamment du regard.

Najib BENSBIA • Chercheur universitaire. Consultant en ingénierie sociale et en expertise medias. Ancien chef de cabinet du Ministère du développement social (2004-2007).