Les répercussions déplorables de la pandémie du COVID-19 sur l’économie, les relations sociales ainsi que la politique des pays du monde entier, peuvent être considérées comme normales comparées à tout ce à quoi l’humanité a survécu tout au long de son histoire comme lourds impacts des catastrophes naturelles, épidémies et guerres engendrant de lourdes pertes en vies humaines, d’épuisement des ressources sanitaires et médicales et de récessions économiques.

C’est pour cela que les effets matériels du COVID-19 restent relativement limités, avec cependant quelques variances entre les pays.

Sachez en outre que les conséquences psychologiques, morales et les transformations symboliques – qui s’accélèrent depuis l’émergence de la souche pandémique au début de 2020 – laissent des séquelles indélébiles sur l’humanité et des fissures profondes dans les réseaux relationnels individuels et sociaux.

En effet, le comportement humain a subi des transformations radicales en raison de l’énorme pression de la pandémie tant sur les individus que sur la structure des relations sociales.

Parmi les changements survenus au tout début de la pandémie, citons le déclin drastique des systèmes de production économique avec la fermeture des unités de production, la restriction des mouvements par des mesures de quarantaine et de verrouillage de la propagation du virus, et la classification du COVID-19 en tant que pandémie par les Nations Unies (ONU) le 11 mars de cette année.

Ces changements ont non seulement eu un impact sur la production économique et matérielle, mais aussi sur la production immatérielle, notamment la créativité, les arts et le divertissement.

Cependant, par rapport aux catastrophes naturelles ou humaines précédentes, le premier nouveau facteur significatif est clairement le rôle joué par Internet et les médias sociaux. Alors même que les effets néfastes de la pandémie de COVID-19 sur les vies et les moyens de subsistance se faisaient sentir dans le monde entier, il y a eu un changement de paradigme remarquable, avec une augmentation constante de la demande de nouvelles technologies, en particulier celles liées au Web et aux médias sociaux.

L’utilisation d’Internet a augmenté, principalement pour la diffusion de mises à jour concernant la propagation du virus, les moyens de le combattre et d’en protéger les vies humaines, et les vaccins possibles pour éradiquer la maladie. Mais également pour la collecte d’informations à jour sur la pandémie et naturellement comme quasi unique soupape de divertissement contre l’ennui mortel qui avait résulté des ordonnances de confinement général.

Tandis que le revers qui a touché les chaînes de production matérielles et immatérielles fut une malédiction amère pour les individus, les groupes ainsi que les petites, moyennes et grandes entreprises, le boom considérable qu’a connu le secteur digital était une sorte bénédiction, un bon présage et une opportunité en or pour les opérateurs télécom et les entreprises de réseaux sociaux ayant bénéficié de cette demande croissante et d’un intérêt sans précédent pour l’utilisation de ces réseaux. Ces grandes entreprises ont ainsi accumulé des chiffres financiers astronomiques à partir des revenus générés par les internautes. Un nouveau rapport du cabinet de recherche Global Market Insights prédit que l’industrie de la visioconférence devrait se développer à 50 milliards USD d’ici 2026 contre 14 milliards USD en 2019 (2).

On pourrait se poser la question sur la nature des sujets qui ont dominé les discussions dans les salles virtuelles et sur les médias sociaux, et la catégorie de films et de programmes les plus populaires pendant le confinement. L’utilisation des réseaux sociaux est-elle limitée à la publication ou à la réalisation d’enquêtes liées à la pandémie en plus de combler le vide causé par les mesures de quarantaine qui ont contraint les gens à rester chez eux?

Avec l’augmentation de la demande de services Internet, et en raison du volume et de la diversité des problèmes soulevés sur les réseaux sociaux, il y a également eu un intérêt notable pour certains sujets considérés comme hautement dangereux, tels que l’extrémisme et le terrorisme.

Cette focalisation accrue sur des sujets à contenu violent présente un défi majeur pour l’élite dirigeante en terme de conséquences néfastes exportées au monde réel par cette montée constante de la rhétorique extrémiste, avec toutes ses implications dangereuses. La forte augmentation de la rhétorique extrémiste menace les pays qui reposent sur les éléments fondamentaux du multilinguisme, du multiculturalisme et du pluralisme religieux. Ainsi, au lieu d’être une source d’enrichissement pour ces pays, cette diversité peut être exploitée pour provoquer des troubles et des violences.

Un rapport récent de l’ONU sur « L’impact de la pandémie sur le terrorisme, la lutte anti-terroriste et la lutte contre l’extrémisme violent» a identifié les facteurs qui ont offerts aux groupes terroristes des opportunités court-termistes  permettant d’endoctriner et de recruter davantage de membres (3).

Ces facteurs incluent un public captif, comme le milliard d’étudiants qui ne suivent plus d’études à temps plein; un terrain fertile que d’intégrer le COVID-19 dans les récits des groupes terroristes en alimentant la propagande autour des théories du complot contre les minorités, les gouvernements et d’autres organismes d’autorités; et une opportunité d’utiliser la pandémie comme un moyen de renforcer les services sociaux fournis par les groupes terroristes dans les zones où la présence de l’État est déjà faible ou contestée.

Lors de la publication du rapport de l’ONU «  COVID-19 et les droits de l’homme: Réagissons ensemble  » (4), le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a averti que «  le virus a un impact disproportionné sur certaines communautés. Et ce, à travers la montée du discours de haine, le ciblage des groupes vulnérables et le risque que des réponses sécuritaires brutales compromettent la réponse sanitaire »(5). Face à ce danger, l’élite dirigeante qui monopolise la prise de décision devrait passer à la vitesse supérieure dans la mise en place de l’arsenal juridique nécessaire pour contrer l’extrémisme et la violence sur les réseaux sociaux. Cet arsenal juridique est susceptible de protéger les sociétés et d’assurer la cohésion des nations.

Alors même que l’accroissement des contenus violents et extrémistes en ligne continue de préoccuper les gouvernements et les institutions de sécurité, il y a également eu un intérêt marqué pour les questions liées aux droits et libertés civils et universels. La  tendance est d’utiliser les réseaux Internet pour soulever des questions liées aux droits et libertés.

Par exemple, le mouvement #BlackLivesMatter aux États-Unis a connu une vague de soutien (presque immédiate) sur les plateformes de médias sociaux à travers le monde. Auparavant, il aurait fallu des semaines avant que les nouvelles de la lutte atteignent des rivages lointains, seuls les canaux d’information officiels et les journaux fournissaient des informations sur ce genre de sujets.

Dans de nombreux pays, les régimes politiques ont exploité, pour motifs cachés et intéressés, les pouvoirs extraordinaires et les mesures adoptées pour endiguer la propagation du virus, comme la restriction des libertés des militants des droits humains. À cet égard, les organisations internationales ont signalé des reculs marqués des droits qui étaient, jusqu’à récemment, une partie intrinsèque et incontestée de la vie des citoyens.

Le récent rapport soumis par la présidente du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Elisabeth Tichy-Fisslberger à Guterres, a passé en revue une partie importante de ces violations et a réitéré la nécessité d’accélérer l’élaboration d’une charte des Nations Unies pour protéger les droits de l’homme et les militants des médias sociaux (6).

Force est de rappeler que la promulgation d’une loi internationale pour protéger les internautes est constamment rejetée depuis plus de 15 ans. La prédominance de la rhétorique extrémiste et violente, la confiscation des droits et des libertés ainsi que la répression du militantisme virtuel se produisent en l’absence d’une loi internationale qui protège les droits des utilisateurs des réseaux sociaux et médias.

Avec l’avènement de la quatrième révolution industrielle au début du 21e siècle, la fusion des mondes réel et virtuel était déjà en cours. La pandémie n’a fait que réduire les délais et accélérer cette tendance. Il est donc impératif de mettre en place un cadre normatif pour traiter les problématiques importantes qui se posent sur internet, mais qui se manifestent dans le monde réel de manière désastreuses.

La pandémie COVID-19 et la révolution numérique se sont avérées être un multiplicateur de force défavorable pour la montée de l’extrémisme violent et pour la répression des droits des citoyens par des États qui (sur) utilisent les pouvoirs extraordinaires qui leur sont accordés pour lutter contre la crise de santé publique.

Cela soulève alors la question suivante: les États seront-ils prêts à abandonner ces pouvoirs primordiaux et démesurés une fois la pandémie terminée? C’est ici que les institutions internationales comme l’ONU doivent jouer un rôle dans la protection des droits de l’homme au-delà du monde réel vers le virtuel. Afin de lutter contre l’extrémisme violent en ligne, les États ne doivent pas recourir à des mesures de sécurité sévères qui ont un impact négatif sur les droits de leurs citoyens.

La Déclaration universelle des droits de l’homme n’est pas un document statique destiné à être rendu obsolète par les ravages du temps; il doit évoluer pour répondre aux besoins d’une nouvelle réalité du 21e siècle. L’ONU doit mener la charge en mettant en place un cadre normatif qui non seulement protégera les droits de l’homme dans les mondes réel et virtuel, mais renforcera également l’ordre fondé sur des règles et ouvrira la voie à une nouvelle ère de liberté post-COVID-19.

Par Ilyas El OmariPrésident de ORF – Observer Research Foundation, Africa. Politicien et Activiste des droits de l’homme.