Une colère et un ras-le-bol enrobés de vigilance et de festivité, tel est l’état d’esprit observé au cours des conduites collectives face à la longévité de la mainmise d’Abdelaziz Bouteflika et de son camp. Cette renaissance du peuple symbolise le corps algérien qui, jadis tétanisé par la peur, se ressaisit et dénonce un système politique verrouillé, son représentant et sa communauté d’”obligés”; un régime politique qui refuse l’alternative et qui a toujours récupéré les tentatives d’émergence d’un nouveau leadership pour pérenniser l’hégémonie du clan en place.

A l’instar des organisations politiques, la fonction de représentation est cruciale pour l’existence et le développement d’un groupe mobilisé. Tantôt les leaders créent les mouvements, tantôt les mouvements font émerger des leaders. Un postulat qui, de toute les manières, demeure affirmé.

Force est de constater que les leaders des mouvements contestataires peuvent atteindre leur apogée et peuvent éventuellement décliner en fonction des structures des opportunités offertes par l’environnement politique et social. Leur reconnaissance et leur désignation au sein d’un mouvement se produisent par le biais d’une interaction dialectique avec une base de masse.

De ce fait, nous pensons qu’il serait utile de rappeler leur rôle, quoiqu’il semble flagrant ; Ils façonnent les mouvements, définissent les stratégies des conduites, mobilisent les masses concernées et/ou en soutien, disséminent l’information, galvanisent des organisations ou même représentent le mouvement en cas de négociations et d’institutionnalisation. Les leaders des conduites collectives ont une capacité fédératrice qui leur permette d’exercer une certaine influence sur la dynamique du mouvement par rapport aux répressions externes à l’usage d’un répertoire d’action collective. De surcroît, leur rhétorique affecte l’évolution des contestations.

Or, ce format classique quoiqu’il subsiste à nos jours, cède à des nouvelles formes de mobilisation. Cette rhétorique est remplacée par des écrits, des images, des slogans d’une ingéniosité incroyable dans une ère où le pouvoir des NTIC est indéniable ! La réinvention de l’image et des illustrations par Internet; caisse de résonance virtuelle, change profondément les modes de revendication et par extension le mode de représentation.

En Algérie, le mouvement contestataire est acéphale: le “meneur”, le “rhéteur” ou le leader est, jusqu’à présent, la personne morale du peuple.

Dans un système tourné vers la personnalisation du pouvoir, garder inapparent tout potentiel “meneur” d’un mouvement contestataire, n’est-il pas hypothétiquement signe d’organisation ? Quelles forces conjonctives incitent alors les organes de ce corps à réagir ?

L’émergence de ce soulèvement a pu démêler trois facteurs:

1. La libération cognitive d’une masse, majoritairement jeunes, qui se soulève face aux injustices: Il s’agit d’un passage de l’apathie et la frustration à l’action collective. Autrement dit, c’est un processus dans lequel les membres d’un groupe lésé partagent le « sense » et les compréhensions qui sous-tendent l’action collective émergente. C’est donc la combinaison de l’injustice perçue et de l’efficacité collective qui est considérée comme le pivot du soulèvement.
A l’instar des deux composantes qui apparaissent plus structurelles, voire existentielles, d’un mouvement social, à savoir, les opportunités politiques et les organisations établies, ce sont aussi ces compréhensions partagées qui sont la clé de l’émergence du mouvement reflétant le fond de la psychologie de la foule.

2. Une opportunité politique qui se présente pouvant éventuellement marquer un tournant historique de la République en place, voire l’établissement d’une deuxième République comme le scandent les manifestants.
A travers les revendications exprimées dans la rue jusque-là, puis fédérées et ordonnées sur les réseaux sociaux, le mot d’ordre est pour le renoncement du Président actuel à un cinquième mandat ainsi qu’au prolongement de celui en cours, puis explicitement le départ de tout le système qui gravite autours du président sortant. Une autre expression revendique que le départ du pouvoir en place impliquera forcément la cession du n-ième mandat qui est à présent identifié par le Corps algérien comme n’étant rien d’autre qu’une continuité du régime post-1962.

3. Des mouvement préexistants tels que les rassemblements professionnels de médecins, enseignants, journalistes, et qui ont plus tard même englobé certains corps des forces de l’ordre, tout aussi dédaignés par ce “régime civil” qu’ils sont censés servir. En outre, des personnalités d’opposition et des figures de résistance ont rejoint le mouvement, facilitant la mobilisation, car elles fournissent des ressources qu’on peut qualifier de “ready-made” catalyseurs.

Cette jubilation populaire se maintient constamment et s’auto-maîtrise: Il y a de la vigilance et une conscience des risques chez le peuple qui se soulève. En dépit de sa participation aux protestations, l’opposition classique et traditionnelle en Algérie se retrouve complètement Out! et ne parvient pas à capter le mouvement ou le représenter. Ce même constat s’applique aux islamistes qui ont toujours été prédisposés à rafler la mise. Leur aile néo-conservatrice tente, par la force des choses, de s’intercaler dans les veines du mouvement sans pour autant l’accaparer.

Le corps de ce dernier semble imperméable à la tentation de sacraliser cette révolution tout juste en train d’éclore. On peut même relever une certaine tendance des manifestants à exclure toute expression d’une orientation religieuse, tandis que l’expression de la diversité ethnique ne semble irriter personne. (Exemple: À Alger, des manifestants lèvent les drapeaux Amazigh comme en Kabylie, et dans le M’zab, les “arabes” et “berbères” ont manifesté main dans la main; un contraste flagrant avec les affrontements ayant touché la région de Ghardaïa en 2013 et 2015 ou encore la marche historique de Tizi-Ouzou À Alger en 2001 lors du Printemps Noir).

Ce corps qui a réussi à fonctionner sans que l’on ne voie sa tête est avant tout citoyen. Il introduit dans son répertoire d’action des nouveaux items de protestation pour contester les collusions du pouvoir, dans un régime opaque!

Comment arrive-t-on à proposer un projet de société, en l’absence d’un leadership social, d’un médiateur et d’une alternative politique ?

En termes d’analyse, sommes-nous dans un laisser-aller, un changement de paradigmes relatifs à la dynamique des mouvements sociaux, ou encore dans une compréhension simpliste d’un espoir différemment né en Algérie!

Il se peut que les leaders potentiels soient là en tant qu’observateurs et commentateurs. Toutefois, il est certain que l’expérience Algérienne a révélé qu’il est plus prudent de ne pas exposer de stratégies de leadership, même s’il y a certainement une en préparation.
Le risque, probablement, serait que l’on expose ces “graines de leaders” à la manipulation du pouvoir ayant conduit jadis à la fragmentation ou a la perversion de différents mouvements.

Des intellectuels se sont exprimés sur le devoir de mémoire qu’accomplit ce Hirak, et qui se consacre aux seules figures “sacrées” que sont les activistes des mouvements de 2001, 1992, 1988, 1980 et 1963. Ces figures qui n’ont pu vivre ces moments que l’Algérie n’a pas revu depuis la guerre de libération (1954 -1962).