Par Adnan DEBBARH, Entrepreneur et Militant associatif

Le Ministre du Commerce et de l’Industrie qui connaît le monde de l’entreprise, a été bien inspiré de poser la problématique des accords de libre échange. Doublement bien inspiré, il faut procéder à une évaluation d’étape de toute décision prise dans un contexte changeant, tel est le cas du monde économique. Un large débat sur les choix stratégiques de développement du Maroc, va être entamé par la Commission que préside Chakib Benmoussa, il serait inconcevable de ne pas évoquer ses alliances futures, l’orientation de ses échanges commerciaux et son positionnement dans un monde multipolaire.

La décision de rejoindre Le Processus de Barcelone en 1995, a été une décision éminemment politique. Le Maroc avait besoin d’alliances pérennes, de stabilité et de modernisation de son arsenal juridique. L’entreprise marocaine qui n’était nullement préparée à l’ouverture des frontières appréhendait de laisser des plumes. Toutefois consciente des enjeux politiques, elle avait protesté mollement, alléchée par les promesses d’aides, par l’exemple du passage réussi du Portugal et de l’Espagne vers un système productif moderne. En dix ans ces économies avaient opéré un saut qualitatif grâce à leur adhésion à la CEE.

La politique prime au Maroc. L’entreprise a été jetée dans l’arène armée de promesses de marchés facilement accessibles et de success story de voisins. Aucune vision sur les secteurs qui vont connaître un développement et ceux qui vont disparaître, connaissance superficielle de nos atouts et de nos faiblesses, faible qualité de l’encadrement et de l’accompagnement. 
Cela n’a pas été suffisamment souligné, il y a eu des drames sociaux. Beaucoup de PME sont passés à la casse, emplois et biens perdus. 

Si notre industrie a souffert de l’accord de libre échange avec l’Europe, de l’avis d’observateurs, elle pouvait s’en sortir. Les deux systèmes productifs sont complémentaires, proches spatialement et peuvent dégager de la réactivité rapide. C’est l’introduction de deux nouveaux loups, et quels loups, dans la bergerie qui nous a porté un rude coup.

La présence de marchandises venant de Chine a commencé à se faire sentir dès le début des années 2000. La Chine n’a pas besoin d’accord de libre échange pour envahir un pays, les différentes gammes qualité de ses produits et leurs prix suffisent à faire le travail. Si en plus le pays cible n’a pas une administration des douanes « avertie », ferme les yeux sur la contrebande croyant faire du social ou du sécuritaire, ses entreprises trinquent et les emplois avec.

Deux exemples, pour ne pas faire long, certaines marchandises arrivaient de Chine dédouanées et livrées à un prix inférieur ou égale au prix de revient des marchandises similaires locales. La contrebande qui permet de faire entrer les marchandises sans taxes a aussi porté et porte beaucoup de tort à nos emplois. On a le « cœur brisé » à la vue de ces milliers de femmes qui croulent quotidiennement sous ces énormes fagots de marchandises chinoises et turques à la sortie des présides espagnoles. Ces milliers de femmes, inconsciemment, parce qu’utilisées, privent nos industries de dizaines de milliers d’emplois. 

Malgré le déficit abyssale de notre balance commerciale, la Chine achète à l’Egypte 250.000 tonnes d’agrumes et à nous très peu.

La Turquie est entrée par la grande porte au Maroc, un accord en bonne et due forme de libre échange en 2006. Les protestations virulentes de plusieurs chefs d’entreprises ont encore été vaines, la politique prime au Maroc. On a signé avec la Turquie, pays en avance sur nous de trente ans, proche géographiquement et culturellement, ayant un tissu économique similaire au notre, mais plus développé. La Turquie exporte actuellement 20 milliards de USD en Afrique, entre marchandises et services. Cela veut tout simplement dire que son système productif correspond aux besoins africains.

Les deux loups en question, et on a tendance à l’oublier, se sont constitués des réseaux de distribution sur le marché marocains. Pour certains produits, ils touchent directement le consommateur.

Le Maroc s’est pris au jeu et il a commencé à signer des ALE à la pelle. Pour quelle raison et avec quel bénéfice, nous espérons que ce bilan d’étape va apporter quelques réponses.

S’il y a un enseignement à tirer de cette expérience d’ouverture tout azimut, dans le futur, c’est qu’un pays ne peut être performant, compétitif, que si l’ensemble de ses composantes, politiques, administration, monde économique, sont à l’écoute les uns aux autres, convergent vers le même objectif. Maintenant nous avons la possibilité d’avoir une grande politique africaine, nos entreprises industrielles et nos PME que nous avons délaissé, ne sont pas au rendez-vous pour la plupart. 

Le bilan des accords de libre échange ne peut cibler qu’un seul pays, cela serait inamical, il doit englober l’ensemble des pays concernés plus la Chine. C’est à une révision globale de la structure de nos échanges que nous sommes invités. Révision qui doit prendre en compte l’intérêt de nos entreprises, nos ambitions continentales et bien sûr nos intérêts politiques.