Par Abdessamad Mouhieddine, Anthropologue et Ecrivain.

Jusqu’à l’aube des années 90, hormis les vieux militants de la gauche et les professionnels de la chose politique, le commun des Marocains connaissait peu de choses, sinon quelques bribes éparses, sur la personnalité et même sur le long parcours militant de Feu Abderrahmane El Youssoufi. L’homme avait quitté le Royaume depuis belle lurette et les générations nouvelles, en ces années de plomb, n’étaient pas véritablement édifiées sur ses combats divers et variés depuis les années quarante.

A la disparition de Feu Abderrahim Bouabid, aucun des éléphants socialistes ne faisait le poids face à l’omnipotent binôme Hassan II – Basri. Puis advint l’urgente hospitalisation du Monarque aux USA à la suite d’une sévère crise cardio-respiratoire. Ce dernier comprit alors que l’heure de la préparation de sa succession était arrivée. Le processus de transition devait donc être enclenché sans délai !

Le défunt monarque promena longtemps son scrutateur regard sur l’ensemble du spectre gauchiste pour trouver une personnalité dotée d’un curriculum vitae militant solide, d’un charisme imposant et, surtout, d’une capacité de rassemblement avérée. Il y avait là, bien évidemment, des quadras ayant déjà pactisé avec le Vizir de Settat en rendant leurs tabliers de trublions antimonarchistes ; il y avait aussi Si Ali Yata, le leader du communisme light. Mais, au sein de la Gauche, a fortiori de la Koutla, il ne pouvait fédérer grand monde autour de lui ; il y avait aussi Si Mhammad Bousetta, le sage istiqlalien, coleader de la sempiternelle Koutla. Mais il n’offrait pas la certitude d’une rupture, ne serait-ce que formelle, avec les vielles mœurs politiques. Il y avait aussi le Fqih homonyme du sécuritaire Visir, l’éternel comploteur antimonarchiste. Mais il n’offrait guère le « minimum syndical » de loyauté envers le Palais. Par déduction, Hassan II dut, par conséquent, choisir Abderrahamane El Youssoufi.

La stature de l’ex-nationaliste istiqlalien converti au socialisme offrait aux yeux du Palais une aura internationale sinon internationaliste, un réseau relationnel dense à travers les continents, un passé militant crédible, un « pedigree judiciaire » parsemé de condamnations allant jusqu’à mort…bref, le profil parfait du leader capable de conduire une transition douce entre un règne musclé et une succession voulue apaisante sinon réparatrice.

C’est à Cannes, durant la fin des années 80 et l’aube de la décennie suivante que je fis la connaissance de Me Abderrahmane El Youssoufi. Mon humble action au sein du réseau SOS torture à la création de laquelle il avait contribué, m’avait rapproché du combat de l’Avocat pour les Droits humains. Mais je ne le connaîtrai que plus tard.

En effet, durant plusieurs années, mon épouse et moi-même profitions de notre adhésion à la PROBTP, l’une des plus importantes caisses de mutuelle et de retraite, pour réserver un appartement dans l’une des confortables résidences de cet organisme à Cannes, non loin du célèbre Palais du Festival.

Alors que mon épouse allait chaque matin à la plage en compagnie de nos enfants, j’avais pris l’habitude de faire mes emplettes quotidiennement au Marché Gambetta, situé sur la Place du même nom. Non loin de là, se trouvait une épicerie tenue par Da Belaïd, un Marocain originaire du Souss. C’est là que Si Abderrahmane avait pris l’habitude de partager thé et palabres avec cet épicier, tandis que Hélène, son épouse, faisait ses emplettes au Marché Gambetta. Et c’est là que Da Belaïd me présenta au Leader socialiste.

De fil en aiguille, de rencontre en rencontre, chaque été, durant trois ou quatre ans, j’ai appris à connaître l’homme, ses idées, son ambition pour son parti et sa vision du futur marocain. Jamais cet homme n’a méprisé ou insulté ses adversaires. Jamais cet homme ne nous a parlé de religion, même lorsqu’il m’arrivait d’évoquer le statut de la Commanderie des croyants à la faveur d’une quelconque discussion à propos de la situation politique de notre pays. D’ailleurs, l’homme en imposait par sa sérénité à toute épreuve, même s’il préférait écouter plutôt que parler. 

De temps en temps, quelques Marocains de modeste condition venaient le saluer. Il les écoutait religieusement, questionnait chacun sur sa situation familiale, son travail ou son statut de chômeur. A maintes reprises, je l’ai vu se relever, prendre l’un de ses interlocuteurs par la main et s’isoler avec lui hors du local commercial. Je supputais qu’il eût sans doute remis quelque somme d’argent à l’intéressé. Dès que son épouse Hélène apparaissait, Si Abderrahmane se précipitait sur le caddie qu’elle tirait et disparut en sa compagnie, non sans adresser à tous un sympathique « Fi amanillah » (Au revoir !).

La pudeur de Si Abderrahmane est irrésistible. Son humilité aussi. Et puis une discrétion alerte. Que de fois lui était-il arrivé de tempérer ma fougue d’antan, m’invitant avec une séduisante douceur à éviter la terminologie pompante et pompeuse ! Le juriste, le ténor politique et l’illustre militant des Droits humains usait, lui, d’un langage accessible à tous, ponctuant souventement ses phrases par l’aphorisme « Allah yahdi makhlaq ! » (Que Dieu guide ses créatures sur le droit chemin !). C’est dire le diapason de la bonté sur lequel s’alignait son tempérament réformiste. 

En vérité, plusieurs années plus tard, lorsque je le verrai diriger la primature et le gouvernement, je ne pus m’empêcher de le comparer à Mendès France, le leader socialiste français qui sortit son pays du bourbier vietnamien au lendemain de la raclée par la Quatrième république à Dien Bien Phu, engagea l’autonomie de la Tunisie avant son indépendance et put s’allier avec des forces politiques extérieures à sa famille partisane pour ce faire. 

En effet, Feu El Youssoufi était arrivé à la primature au moment même où le Monarque d’alors annonça l’imminence de la fameuse « crise cardiaque » du pays. Il releva le moral du pays au moyen de l’espérance, restaura les comptes publics et rassura simultanément syndicats et patronat ! En quatre ans, il décrispa les rapports entre le Palais et ses détracteurs historiques dont Fqih Basri et Serfaty n’étaient pas des moindres.

Cet homme put convaincre le géant asiatique qu’est l’Inde de retirer sa reconnaissance à la fantomatique RASD. Il fut pionnier quant au retour du Maroc à ses racines africaines. Il accula ses camarades socialistes français à l’adoption d’une attitude moins arrogante à l’égard du chérifien Royaume. 

Politiquement, il piégea le Makhzen en lui faisant valider cette « normalité démocratique » dont la remise en question par Mohammed VI fera de lui la première victime face au technocrate Jettou. Mais, grâce à lui, cette « normalité démocratique » s’est installée durablement et s’est inscrite expressément dans la nouvelle constitution.

Enfin, comment ne pas rendre hommage à l’ancien condamné à mort par contumace, totalisant conséquemment près de vingt ans d’exil, qui a refusé mordicus le montant fort confortable que lui proposa l’Instance d’Equité et de Réconciliation (IER) ? Comment ne pas saluer cet homme qui s’est contenté depuis sa soixantaine de sa retraite française qui ne compte pas des milles et des millions ? 

Résoudrons-nous à considérer que Feu Abderrahmane El Youssoufi fut le dernier grand et véritable homme d’Etat au sein de la sphère partisane nationale ! Certes, M.Aït Ider mérite toute notre considération, mais il n’a jamais été, lui, aux commandes du pays à quelque échelon que ce soit. Le Maroc devra ad vitam aeternam à Me Abderrahmane El Youssoufi une part considérable de sa réconciliation avec lui-même.