Quand on parle des libertés individuelles, on prend un risque énorme. Celui d’être taxé de libertaire, de mal élevé et même parfois de mécréant. J’en ai personnellement payé un peu les frais en faisant partie des quelques uns qui, depuis plusieurs années, ne cessent d’attirer l’attention sur le caractère rétrograde voire obscurantiste de certains textes de lois se dressant comme une barrière devant l’évolution de la société.

Au Maroc, les militants des libertés individuelles se trouvent entre le marteau et l’enclume…

Le marteau d’un Pouvoir qui en fait des libertés conditionnelles. C’est à dire que tout en faisant ce qu’on veut de sa vie privée, on ne doit jamais oublier que c’est grâce à la tolérance de l’Etat qui, dans la plupart des cas, fait la concession de ne pas appliquer le code pénal. Ainsi, l’Etat veut qu’on lui soit redevable quant à l’exercice de nos droits les plus rudimentaires. C’est bizarre, n’est-ce pas ?

Et l’enclume d’une société noyée dans ses paradoxes, pour ne pas dire dans son hypocrisie. Une société où des millions de jeunes passent leurs temps à essayer de trouver une solution à la crise du « bertouch », cet endroit magique où deux personnes se livrent l’une à l’autre, et vivent un peu d’intimité tout en ayant peur des voisins et de la procédure pénale. Le bertouch, c’est incontestablement le rêve et le cauchemar d’une bonne partie de la jeunesse marocaine en quête d’un peu de liberté.

Il s’agit d’une société où l’alcool, doublement prohibé par la religion et la loi, est consommé trois plus qu’en France, premier producteur mondial du vin. Les caisses de l’Etat reconnaissent les bienfaits de l’alcool. 

Il s’agit d’une société où des milliers d’enfants sont victimes d’agressions sexuelles non signalées à la police car commises par les proches et dans les cercles de confiance d’un enfant qui en souffrira jusqu’à la fin de ses jours. 

Des enfants placés dans les orphelinats misérables avec des noms discriminatoires qui leur portent plus préjudice qu’autre chose parce qu’ils ont été abandonnés dans la rue par leurs parents. Tout en les taxant de « oulad l7ram », on refuse de les donner en Kafala à des familles non musulmanes, car l’on a quand-même peur qu’ils perdent l’islam. 

Ce ne sont que des exemples pour dire combien notre société n’est pas à l’aise avec elle-même. 

Les libertés individuelles sont loin, mais alors très loin, d’être un luxe. C’est la dignité de l’homme. Et c’est la seule façon d’accéder aux valeurs universelles de l’humanité. C’est, à mon sens, beaucoup plus qu’une question de démocratie !

On a beau laissé les gens faire librement leurs marches et leurs sit-ins devant le parlement, cela n’a absolument aucune valeur démocratique dès lors que l’individu est dépourvu de ses droits civiques, économiques, sociaux et émotionnels ainsi que de ses libertés les plus naturelles dont notamment la liberté de conscience et celle de disposer librement de son corps. 

Avons-nous le courage de reconnaître le fait que plusieurs milliers de cadres marocains, pourtant en situation financièrement confortable, quittent le pays parce qu’ils en ont marre de négocier, chaque jour que le bon dieu fait, leurs libertés individuelles avec une société hypocrite et un Etat qui joue avec?

Avons-nous le courage de reconnaître le fait que tourisme marocain perde plusieurs millions de dirhams chaque année parce que plusieurs milliers de marocains préfèrent passer leurs vacances à la costa del sol plutôt que dans les plages marocaines où il est devenu très rare de voir une femme avec un maillot deux pièces normal ?

Et pour que l’on soit clair, les libertés individuelles ne se réduisent pas aux rapports sexuels. C’est un faux débat et, sans doute, un faux combat. 

Ce dont nous avons besoin, ce n’est certainement pas la consécration légale des libertés individuelles, mais l’abolition et l’abrogation pure et simple de tous les textes de lois qui en entravent l’exercice ou qui en font des libertés conditionnelles. 

Jaouad Benaissi